Exposition au Musée d’Art Moderne de Paris jusqu’au 21 août

Sous-titrée L’intensité d’un regard, cette exposition monographique de Paula Modersohn-Becker, une artiste méconnue en France donne à voir justement cela : l’intensité de son regard sur la nature, sur les gens, notamment les enfants, et sur elle-même.

Installée à Worpswede, dans le Nord de l’Allemagne, au milieu d’une communauté d’artistes au tournant du siècle dernier, la jeune Paula Becker rencontre Rilke et sa future femme, la sculptrice Clara Westhoff, mais aussi le peintre Otto Modersohn alors marié et père d’une petite fille, Elsbeth. Elle peint la nature, les bouleaux notamment, nombreux dans cette région marécageuse, et les gens du village dans un style qui se dégage déjà de l’académisme de la fin du XIXème siècle. Par ses recherches stylistiques, elle se démarque de ses confrères qui pourtant imitent l’école française de Barbizon en sortant de leurs ateliers pour aller peindre dehors. Cela ne lui suffit pas, aussi décide-t-elle, la nuit du 31 décembre 1899, de se rendre à Paris. Elle y découvre l’oeuvre de Cézanne, une grande influence, flagrante dans les natures mortes qu’elle va peindre, mais aussi Gauguin et, au Louvre, les peintures funéraires que l’on appelle « fayoum » et dont elle reproduit les yeux en amande très expressifs.

Ce qui l’intéresse, c’est ce qui se joue « à l’intérieur » de son modèle, non pas la fragilité ou la douceur candide de l’enfance, mais l’expression d’un regard tourné vers l’intérieur d’un(e) enfant, être encore en devenir. Un exemple, cette petite fille et ses yeux qui ne nous regardent pas mais fixent une vérité située au-delà de nous, et qui se protège de la main de surcroît :

Paula Modersohn-Becker, portrait de jeune fille, les doigts écartés sur la poitrine

 

 

Evoluant vers le fauvisme par le traitement des couleurs, Paula Modersohn-Becker peint des portraits très colorés, mais aussi des détails, comme s’ils étaient aussi importants que l’ensemble, tel ce petit chat accroché à la robe de la petite fille qui le tient :

 

 

 

Paula Modersohn-Becker

 

 

(Oui, c’est la reproduction en carte postale, il est interdit de prendre des photos dans l’exposition, et c’est une règle que je respecte toujours : blogueuse, mais pas téméraire !)

 

 

 

 

Faisant plusieurs allers-retours entre Paris et Worpswede, Paula épouse Otto Modersohn dont la femme meurt de tuberculose, et signe désormais ses toiles PMB. Mais il ne comprend pas ses innovations, aussi ils se séparent. Elle retrouve alors Rilke à Paris. Il est le secrétaire de Rodin, il lui présentera le sculpteur qui la recevra dans son atelier et lui montrera ses sculptures, certes, mais aussi ses aquarelles. Elle est fascinée par son utilisation de la couleur. Elle utilisait au début une technique particulière, la « détrempe », où l’on mélange de la peinture à l’huile avec de l’eau, puis ses toiles, vibrantes de couleurs, s’épaississent, au point que l’un de ses portraits prend des reflets différents selon comment on se place par rapport à lui.

Paula Modersohn-Becker ne peint pas que des portraits, mais aussi des autoportraits. Elle est ainsi la première femme de l’histoire de l’art à se représenter elle-même nue. Alors elle est une femme comme toutes les autres, non pas un sujet de tableau : ni Madonne, ni odalisque « ni mère, ni pute », comme le dit Marie Darrieussecq dans le documentaire consacré à l’artiste et montré en fin d’exposition. Elle porte souvent un collier d’ambre et, ce qui m’a beaucoup émue, c’est que ce collier est également exposé. Voici un autoportrait, Sixième anniversaire de mariage, où elle se représente nue et enceinte :

Paula Modersohn-Becker, autoportrait

De nombreuses photos d’elle, de son atelier à Worpswede et de ses amis artistes, nous permettent de nous faire une idée très précise de la vie et de l’oeuvre de cette femme remarquable.

En 1906, son mari la rejoint à Paris et ils rentrent ensemble en Allemagne en 1907. Elle accouche d’une petite fille et meurt trois semaines plus tard d’une embolie, s’écriant : « Shade! » (Dommage). Elle a laissé plus de 1000 tableaux et dessins, dont certains ont été exposés en 1937 par les Nazis comme « Art dégénéré ». Elle est très connue en Allemagne, où on la dit l’une des précurseurs de l’expressionnisme. L’exposition très complète qui lui est consacrée au Musée d’Art Moderne nous donne une idée véritable de sa personnalité et de son oeuvre originale. Le XXème siècle nous a donné énormément d’artistes, c’est toujours enthousiasmant d’en découvrir de nouveaux !

Pour en savoir plus, la biographie écrite par Marie Darrieussecq Etre ici est une splendeur, aux éditions P.O.L.

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